Photo de Valiantsine Akudovitch, écrivain et essayiste post-moderne, rencontré en Belarusse à MinskSigne plus blanc nom du site et retour à la carte
« Le plus intéressant dans l’identité biélorusse est aussi le plus difficile à exprimer précisément : c’est, pour ainsi dire, une présence au monde comme absence.»
Noms de villes d'Europe qui forment une carte, cette image permet de retourner à la page d'accueil Signe plus blanc Cette photographie représente un radiateur de l'hôtel Codrisor,financé par les fonds structurels européens, à Bistrita, Roumanie

Valiantsine Akudovitch est un écrivain et un essayiste post-moderne biélorusse. Il compte également parmi les fondateurs du Collège Biélorusse, l’un des principaux foyers d’opposition intellectuelle au régime d’Alexandre Loukachenko.

Télécharger l’entretien : Version intégrale

Quels sont les livres les plus urgents à traduire selon vous ?

La philosophie poststructuraliste française : Barthes, Deleuze, Foucault, Derrida, qui sont la base de notre environnement intellectuel. Ces philosophes-là essaient de penser l’homme après la ruine de la personne, ce qui est précisement ce que j'ai tenté de faire dans mon essai Moi je n’existe pas, avant même de les lire.

Pourquoi écrivez-vous en biélorusse ?

Il y a 15 ans, on avait demandé à l’académicien Mikhaïlov pourquoi il n’écrivait pas en biélorusse. « Parce que la langue n’est pas assez développée, trop grossière », avait-il dit. Il avait raison, mais pas tout à fait. Et depuis, un énorme effort de traduction a été accompli, sans que la langue perde sa jeunesse et sa fraîcheur. Il y a tant de combinaisons qui n’ont pas encore été essayées. On trouve sans cesse de nouveaux raccourcis, de voir les choses d’une manière neuve. Quand on écrit en biélorusse, on crée un texte et une langue à la fois.

Quelle fut votre première expérience de l’Europe ?

J’ai d'abord été européen sans le sentir, bien que je sois né près de la frontière polonaise car j ’ai été éduqué comme un homme soviétique. Je n'ai découvert mon identité européenne que lorsque la philosophie, la musique et plus largement la culture européennes sont arrivées chez nous (phénomène qui coïncide avec la renaissance de la culture biélorusse). En fait, je me suis découvert européen dès qu’on m’a donné accès à des œuvres qui m’ont permis de me connaître moi-même.

La Biélorussie a-t-elle « deux âmes », comme on l’entend parfois ici ?

Je dirais plutôt qu’elle en a trois : russe, européenne, et biélorusse ! J’ai d’ailleurs décrit la première dans mon livre Nous et la Russie, par cette phrase : « la Russie ne se trouve pas à l’Est de la BY, la Russie fait l’Est de la BY ».

Comment définiriez-vous l’identité biélorusse ?

Le plus intéressant dans l’identité biélorusse est aussi le plus difficile à exprimer précisément : c’est, pour ainsi dire, une présence au monde comme absence. La grande figure de notre mythologie nationale, c’est le partisan : celui qui se cache et apparaît à tour de rôle. Partizan est aujourd’hui le nom d’une association et d’une revue ; il y a aussi un groupe de réflexion qui s’appelle « Nihil ». Cette fascination du vide, ce sentiment du néant, c’est aussi ce que j’essaie de traduire dans les titres de mes livres : Détruire Paris ou Moi je n’existe pas, pour ne citer qu’eux.

Ce « moi, je n’existe pas », il n’est d’ailleurs possible de bien le dire qu’en biélorusse. « Manie nima », c’est indicible en russe ou en français, c’est quelque chose comme l’allemand « es gibt mich nicht »…

Vous devez comprendre que notre nation a été absente pendant mille ans, avec de brèves exceptions ; et pourtant, elle n’a pas disparu. On en trouve des traces dans les comportements, la littérature, même l’humour.

Pouvez-vous me donner un exemple d’humour « biélorusse » ?

Un beau jour, trois suspects sont condamnés à être pendus. Après l’exécution, les corps sont laissés sur le gibet ; et lorsque le bourreau revient, quelques jours plus tard, pour les décrocher, il a la surprise de trouver le Biélorusse toujours vivant. Et lorsqu’il lui demande comment il a fait, le Biélorusse lui dit :  « Je me suis habitué »…
Ce n’est pas très drôle, je vous l’accorde. Vous voyez, même notre façon de rire est cachée, absente…

Dans la ville de Minsk, qu’est-ce qui vous évoque l’identité européenne ?

Dites-moi plutôt ce qu’il y a de non européen à Minsk ! Vous hésitez ? Eh bien, je vais vous le dire : la seule chose qui n’est pas européenne, c’est notre système politique. La source de cette identité européenne a toujours existé au Belarus, mais l’Empire soviétique l’a empêchée de jaillir.

Votre dernier livre s’intitule Détruire Paris : on y voit une armée de paysans biélorusses défiler sur Paris, raser la ville et transformer sa célèbre avenue des Champs-Elysées en un champ de pommes de terre, le légume national biélorusse. Pourquoi lui réserver un tel sort ?

Parce que Paris a accroché le soleil au dessus de lui, et le Belarus reste perpétuellement à l’ombre. Cela dit, c’est plutôt un avantage, pour un écrivain, d’être « à l’ombre » ; car le soleil éclaire et réchauffe, mais il peut aussi donner une insolation.

Lire les commentaires - Ajouter un commentaire