Photo de Nilüfer Göle, anthropologue turque, rencontrée à Ankara Signe plus blanc nom du site et retour à la carte
« La notion d’ « identité » n’est vraiment légitime que dans le cas des identités bafouées : Kurdes, Bretons ou féministes. Quand les Européens parlent d’ « identité européenne », j’y vois un aveu de faiblesse, qui révèle l’incapacité de se penser comme divers. »
Noms de villes d'Europe qui forment une carte, cette image permet de retourner à la page d'accueil Signe plus blanc Cette photographie représente la façade d'un magasin euro-santé-beauté à Paris

Nilüfer Göle, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, est connue en France pour ses essais sur l’interpénétration de l’Islam et de la modernité occidentale (comme Musulmanes et modernes, la Découverte, réédité en 2003). Nous nous sommes rencontrés à Paris, dans son bureau de l’EHESS.

Pour en lire davantage, se référer au livre En attendant l’Europe
d'Alexandre Mirlesse, aux éditions La Contre allée.

Le concept d’ « identité européenne » a mauvaise presse chez les anthropologues. Comment réagissez-vous quand vous en entendez parler ?

Je sors mon revolver, ou plutôt mon épée ! Car la notion d’ « identité » n’est vraiment légitime que dans le cas des identités bafouées : Kurdes, Bretons ou féministes. Là, en effet, la reconnaissance de ces expressions identitaires alternatives peut apporter un élargissement du pluralisme démocratique. Mais en ce qui concerne l’Islam et l’Europe, cette étape est révolue. Quand les musulmans parlent de leur identité opprimée, je trouve que ce n’est plus d’actualité. Et quand les Européens parlent d’ « identité européenne », j’y vois un aveu de faiblesse : c’est un réflexe défensif, qui révèle l’incapacité de se penser comme divers.

Et pourtant, l’ « identité européenne » est devenue un thème de débat à la mode. Comment l’expliquez-vous ?

La candidature de la Turquie a joué un rôle de catalyseur dans l’émergence du débat sur l’unité et la spécificité de l’Europe. Ce débat était d’ailleurs différent de ceux qui l’ont précédé (sur Maastricht, l’Euro, l’élargissement....), car c’est toute la société qui y a pris part, pas seulement les cercles d’experts. Le ton, lui aussi, était différent : Valéry Giscard d’Estaing, qui présidait alors la Convention européenne, n’avait-il pas déclaré que la Turquie appartenait à « une autre civilisation » ? Il était d’ailleurs l’un des premiers à utiliser ce mot, qui a depuis connu un retour en grâce… Quant aux gens, ils se demandaient avec anxiété : « Si la Turquie entre, où seront nos frontières ? ».

Bien sûr, on a développé a posteriori des arguments très rationnels pour justifier les réactions de rejet face à la Turquie : la fatigue de l’élargissement, la complexité des négociations, les problèmes institutionnels… mais ces raisons-là n’étaient pas vraiment au cœur du débat. Au contraire, c’était plutôt comme si l’inconscient collectif faisait irruption dans l’espace public… Comme l’avait reconnu un politicien français avec une candeur stupéfiante : « Nous avons besoin de l’autre pour nous définir ». Or, pour les Européens, le Turc représente « l’autre » par excellence : il incarne non seulement l’Islam, mais aussi l’envahisseur ottoman, jamais tout à fait vaincu ni colonisé.

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