Ken Loach est né en 1936 à Nuneaton, dans le Warwickshire. Fils d’un ouvrier électricien, cinéaste engagé, il a reçu la Palme d’Or 2006 pour Le Vent se lève. Son dernier film, It’s a free world !, dénonce l’exploitation des travailleurs migrants au Royaume-Uni. Cet entretien a été réalisé par téléphone et traduit de l’anglais.
En réalité, l’influence européenne est restée très minime en Grande-Bretagne : cela fait trop longtemps que nous sommes colonisés par le cinéma commercial américain dans sa forme la plus vile, sentimentale et mélodramatique.
Les maisons de production américaines se sont aussi bien implantées sur le continent. Songez à la Tchécoslovaquie, où se sont faits certains des meilleurs films des années 1960 : aujourd’hui, ce n’est plus qu’un décor, un lieu de tournage pour de grosses productions anglo-saxonnes. Leur cinéma n’est pas européen ; c’est plutôt du cinéma américain « Made in Europe » !
Or, ce qui définit le cinéma européen, c’est sa diversité. Nous devrions la protéger au lieu de vouloir la réduire à tout prix.
Le particularisme culturel qu’exprime le cinéma européen n’est-il pas aussi un handicap pour son exportation ?
Pourquoi le serait-il ? Les Américains, eux, ne le voient pas de cet œil-là. Ils font des films très américains, pleins de références à leur propre culture, et n’ont aucun mal à les exporter. Il me semble que c’est plutôt le contraire qui est vrai : c’est quand un film est spécifiquement français qu’il risque le plus de plaire au public non français, de lui donner l’impression d’appartenir à une autre communauté – de le « dépayser ».
À l’inverse, plus vous essayez de faire parler le même langage à tout le monde, moins le film est intéressant. C’est pour cela que je choisis souvent des acteurs issus du milieu que je souhaite filmer.
Voilà qui vous met d’accord avec votre grande ennemie, Mme Thatcher ! Permettez que je vous cite ses Mémoires : « Si l’Europe nous charme, comme elle m’a si souvent charmée, c’est précisément à cause de ses contrastes et de ses contradictions et pas de sa cohérence ou de sa continuité »...
en soit, nous ne parlons pas des mêmes contrastes ! Car les « contradictions » que j’essaie de montrer dans un film comme It’s a free world !, ce sont celles des sociétés capitalistes européennes, traversées par un conflit d’intérêts entre des classes rivales.
Vous savez, je ne suis pas contre l’idée d’un rapprochement des peuples européens ; ce que je refuse, c’est le projet néo-libéral et capitaliste qui sous-tend ce rapprochement en encourageant les privatisations, en confiant des missions de service public à de grandes entreprises, en attisant l’hostilité contre les syndicats…


