Jacques Delors est né en 1925 à Paris. Ministre des Finances de Pierre Mauroy (1981-1983), il préside la Commission européenne de 1985 à 1994. C’est sous son mandat qu’aboutissent l’Acte Unique, les traités de Schengen et de Maastricht et le projet d’union économique et monétaire. Nous nous sommes rencontrés dans ses bureaux du CERC, rue de Grenelle à Paris.
L’Europe doit-elle refuser le dialogue avec ceux qui enfreignent des valeurs « non négociables » ? Avez-vous eu à le faire en tant que Président de la Commission ?
Pendant mon mandat à la Commission européenne se sont produits des événements graves, notamment en Ex-Yougoslavie. Pourtant, devant ce qui était pour moi une tragédie, je n’ai jamais employé ce ton ; au contraire, j’ai toujours essayé d’écouter chacun, et de comprendre. Doit-on discuter avec ceux qui nient l’existence de l’autre ? La question peut se poser, en déontologie, à tout homme qui assume des responsabilités publiques.
Bien sûr, les choses ne se présentent jamais d’une manière aussi simpliste ; mais un responsable politique qui poursuit la paix avec acharnement agit dans le monde froid des nations et des états. Il doit donc pouvoir recourir, selon les cas, au refus du dialogue, à la confrontation ou à l’échange. C’est d’ailleurs ce qui le distingue de l’intellectuel ou du prophète – qui peut, quant à lui, refuser de discuter de sujets qui lui paraîtraient « non négociables », ou attentatoires à la dignité profonde de l’homme.
Votre distinction entre l‘intellectuel et l’homme politique n’est pas sans rappeler celle que fait Max Weber entre «l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : ‘Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu’ – et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : ‘Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes.’ ».
De ces deux éthiques, laquelle a le plus guidé votre action ?
Je dois d’abord vous dire que je trouve cette opposition dialectique très utile, non seulement pour la réflexion, mais aussi pour l’action. Elle couvre la problématique générale de tout homme qui exerce un pouvoir politique. En ce qui me concerne, il me semble que j’ai donné la priorité à l’ « éthique de conviction » pour mes choix d’engagement personnel – en refusant d’occuper telle ou telle fonction, de m’engager dans tel itinéraire militant ou professionnel. Mais quand j’exerçais mes fonctions publiques, je donnais plutôt la première place à l’ « éthique de responsabilité ».
Pour quelle raison ?
Parce que dans ce monde où, pour citer Mounier, « l’homme renouvelle perpétuellement la figure de ses aliénations », il faut se garder de se croire moralement supérieur ; mais aussi parce que je sais que toute œuvre humaine peut être détruite du jour au lendemain par un petit diablotin, et qu’il faut alors la recommencer. C’est là que l’éthique de responsabilité vous aide à vivre, à affronter les événements.
Quelles sont pour vous les qualités essentielles d’un bon homme politique européen ?
Pour faire avancer la construction européenne, il faut avant tout avoir l’idéal européen – cet idéal de 1948, qui a porté le Congrès fondateur de la Haye, qui lui a donné son atmosphère, son mood si particulier – même si le pragmatisme, lui aussi est nécessaire. Ensuite, au nom de cet idéal, il faut savoir recevoir et donner : c’est la fameuse question du compromis dynamique. A chaque fois que l’Europe a avancé, celui qui faisait la proposition « donnait » quelque chose, au nom de son pays. Il ne faisait pas que recevoir. Le plus grand exemple, c’est l’initiative de Robert Schuman en 1950, qui débouche sur la création de la CECA. Son geste est de l’ordre du spirituel : c’est « le pardon et la promesse », comme le disait Hannah Arendt


