Ilmar Raag est né en 1968 à Kuressaare, petite ville située sur l’île estonienne de Saaremaa. Ancien directeur exécutif de la Télévision publique estonienne, il a été primé au Festival de Karlovy-Vary pour son long-métrage Klass (2007), inspiré par la tuerie du lycée de Columbine aux Etats-Unis. Nous nous sommes rencontrés à Tallinn, dans un café de la vieille ville, en face du cinéma Söprus.
A quoi ressemble un film « typiquement estonien » ?
A un film russe ! Comme nos réalisateurs ont été pour la plupart formés à Moscou, où la tradition symboliste était très présente, ils ont repris certains éléments de l’école russe - la poésie, les associations visuelles implicites – qui venaient aussi du manque de liberté d’expression. Comme la censure interdisait de nommer certaines choses, il fallait employer une sorte de langage codé, métaphorique, comme chez Tarkovski…
Le film typiquement estonien (ou aussi finlandais), c’est par exemple Le Bal d’automne de Veiko Ounpuu : une succession longue et contemplative de métaphores et de symboles. Mais, moi, ce que j’aime, c’est la narration intensive : c’est pour cela que je suis allé faire mes études et découvrir d’autres techniques en France et aux États-Unis.
Existe-t-il selon vous un cinéma « européen » ? Comment pourrait-on le caractériser ?
On peut essayer de le définir par rapport au cinéma hollywoodien. Les réalisateurs européens, d’ailleurs, ont toujours adoré le faire…
Sans trop caricaturer, on peut dire que le cinéma hollywoodien est plus [moins] narratif que le cinéma européen. Plus important, le cinéma européen a tendance à multiplier les allusions à des éléments de culture extérieurs au film, que les spectateurs européens sauront saisir ; tandis que le film hollywoodien classique doit impérativement contenir en lui l’intégralité du monde fictif, sans exiger aucune culture préalable.
De là vient une troisième caractéristique du cinéma européen : il s’exporte mal. Dès que le film européen sort de son marché ou de ses frontières linguistiques naturelles, on ne comprend plus ses messages implicites.
Avez-vous l’impression que les différentes traditions cinématographiques nationales se sont rapprochées avec l’intégration européenne ?
Oui, et c’est même très net. J’irais plus loin : pour moi, c’est une conséquence directe de la politique menée depuis le début des années 1990 pour créer un marché commun des biens culturels. Les scénaristes et les réalisateurs européens tentent de plus en plus d’atteindre ce marché commun : ils se sont mis à faire des films plus narratifs, plus standardisés, et donc mieux « exportables ».
Le regrettez-vous ?
Au contraire, je m’en réjouis ! Car cette évolution est en train d’abattre les barrières, douanières et formelles, qui m’empêchaient de communiquer ce que je pense à d’autres Européens à travers mes films
Vingt ans après l’indépendance, le cinéma estonien contemporain se penche-t-il sur le passé communiste récent – sur le mode comique, comme le film allemand Good bye Lenin !, ou tragique, comme 4 mois, 3 semaines, 2 jours du Roumain Cristian Mungiu (Palme d’Or à Cannes) ?
Nous en arrivons à notre grande question : sommes-nous encore un pays « postsoviétique » ? En d’autres termes, devons-nous encore nous définir en réaction à la domination russe et communiste que nous avons subie ?
Pour moi, clairement, la réponse est non. C’était le cas jusqu’à la fin du siècle passé, mais maintenant ce thème est en train de disparaître de la vie quotidienne comme de la culture populaire, et même du cinéma. Ce n’est plus qu’une question de rhétorique politique. Mais rassurez-vous, les vingt ans de transition nous ont donné bien d’autres sujets de films plus « universels » : les nouveaux riches, la politique, le clivage entre les villes et les campagnes…


