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« La bureaucratie n’est pas un mal absolu : elle a son utilité, et parfois même sa grandeur. »
Noms de villes d'Europe qui forment une carte, cette image permet de retourner à la page d'accueil Signe plus blanc Carte de l'Europe à au musée national d'Iviv en Ukraine

Claudio Magris est né en 1939 à Trieste. Germaniste de formation, il est écrivain et traducteur des classiques de la littérature autrichienne. Son « livre fleuve » Danube, récit érudit d’un voyage des sources au delta a été salué comme un chef-d’œuvre dans toute l’Europe dès sa parution en 1986. Nous nous sommes rencontrés à Trieste, au café San Marco, où se déroule la première nouvelle de son recueil Microcosmes.

Pour en lire davantage, se référer au livre En attendant l’Europe
d'Alexandre Mirlesse, aux éditions La Contre allée.

Faut-il en finir avec la bureaucratie en Europe ?

Ne vous y trompez pas : ce que je critique, c’est la forme pervertie de bureaucratie que nous connaissons actuellement, mais pas la bureaucratie elle-même. En soi, la bureaucratie n’est pas un mal absolu : elle a son utilité, et parfois même sa grandeur.

Vous connaissez peut-être la pièce de Grillparzer, Un fidèle serviteur de son maître ? Le héros – un bureaucrate – semble être, au début, d’un formalisme quasi mécanique. Au fil de l’intrigue, ce personnage se complexifie ; peu à peu, il devient une figure fascinante de l’ambiguïté de l’âme, déchirée entre les passions égoïstes, sauvages, et le sens du devoir. Kafka, ne l’oubliez pas, était employé, tout comme Pessoa…

Ces bureaucrates-là, réels ou fictifs, ne sont pas des petits-bourgeois ennuyeux mais des êtres fascinants, marqués par le combat incroyable entre une anarchie intérieure et un ordre extérieur.

Max Weber parle, lui, du conflit entre l’ « éthique de responsabilité » et l’ « éthique de conviction » : pour moi, cela reste l’une des dernières frontières de la pensée morale que l’Europe ait rejointes.

Peut-on, alors, imaginer une « bonne » bureaucratie européenne ?

On peut toujours essayer d’améliorer celle qui existe ! Et justement, peut-être les fonctionnaires de Strasbourg et de Bruxelles gagneraient-ils à s’inspirer d’une certaine tradition austro-hongroise – à condition qu’il existe un État européen, fort et responsable devant toutes ses composantes.

Comme les petits gendarmes autrichiens qui protégeaient les paysans ruthènes des marches de l’Empire, soumis au bon vouloir des aristocrates polonais, les bureaucrates européens pourraient garantir les droits des régions les plus exposées à la violence ou à l’expansion économique mi-violente des puissances mieux dotées. Tandis que si nous laissions librement jouer les rapports de force économiques et politiques, alors les craintes des « petits » seraient justifiées : Paris pourrait à tout moment acheter Riga pour en faire sa banlieue, et Milan engloutirait la Calabre en moins d’une semaine !

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