Bogdan Bogdanovic est né en 1922 à Belgrade. Ancien résistant, il devient après-guerre l’architecte officiel de Tito, pour qui il réalise de nombreux monuments aux morts. Un temps maire de Belgrade, où il enseigne l’ « urbanologie », il est accusé de « cosmopolitisme » et contraint à l’exil peu après le début des hostilités en ex-Yougoslavie. Nous nous sommes rencontrés à Vienne, dans le quartier populaire de Favoriten, où il vit avec sa femme depuis 1993.
Qu'est-ce que l'urbanité ?
C’est l’une des abstractions les plus hautes auxquelles l’esprit humain puisse parvenir. On peut être un homme urbain dans un petit village. Etre un homme urbain, cela signifie pour moi n’être ni Serbe ni Croate, mais se comporter comme si ces séparations n’avaient plus cours, s’arrêtaient aux portes de la ville.
Dans votre livre Die Stadt und der Tod, vous décrivez justement l’Europe comme la « civilisation des villes »...
Oui, c’est un fait. A présent, c’est même le monde tout entier qui devient un monde des villes. Récemment, la population des villes a excédé pour la première fois celle des campagnes : les villes sont l’avenir du monde.
Mais l’avenir du monde, c’est aussi une « civilisation des villes »... sans les villes. Les villes, aujourd’hui, se rejoignent, se réunissent, comme c'est le cas au Japon. Alors la ville au sens classique, avec ses frontières, ne peut plus exister. Il n’y a plus de différences d’une ville à l’autre. Je pense que le temps des villes distinctes, individuelles, est passé.
D’autre part, les villes de l'avenir seront aussi de très grandes villes, qui ne pourront plus être mononationales. Une ville de vingt millions d’habitants est nécessairement syncrétique ! On pourrait peut-être en chercher des équivalents dans la Haute Antiquité et le monde romain, qui a incorporé un grand nombre de langues et de cultures.
L’urbanité peut-elle encore exister dans de telles villes ?
C’est une question très importante et très énigmatique. Maintenant, on commence à voir apparaître, en Extrême-Orient, de très grandes villes. J’ai eu la chance de voir Shanghai dans les années 1960, à l'époque où elle était encore une ville chinoise et européenne, le Shanghai de Marlene Dietrich... et maintenant, c’est un Shanghai très modernisé qui apparaît, d’un cosmopolitisme fantastique, avec une architecture tout à fait unifiée, de belles constructions, des idées très intéressantes – mais la différenciation culturelle d’après les traditions et le passé ne se sent plus.
Est-ce bon ou non ? Je n’ose pas en juger. Peut-être que c’est vraiment notre avenir. Mais que va-t-il se passer dans ces villes de vingt millions d'habitants ? Quels sont les modèles culturels et mentaux qui émergeront ? Comment ces villes s’expliqueront-elles à elles-mêmes ? Qu’advient-il de la mythologie urbaine dans un monde globalisé ? Cela, je ne le sais pas et je ne veux pas m’en mêler. Mais en tout cas, das klingt nicht besonders schön ...
Pensez-vous que tel sera le destin des villes européennes ?
La plupart y échappent encore, en particulier les villes de l’Europe germanique. Les villes européennes ne sont plus en explosion. Et je crois que l’Europe parviendra, pendant encore une ou deux générations, à conserver des villes pas trop grandes, culturellement définies, avec leurs profils historiques, leurs profils psychologiques, dont beaucoup sont déjà élaborés dans la grande littérature. Car il existe bien une autofabulation européenne : une ville peut se raconter, elle a des souvenirs, des fantaisies, des mythes…
Il faut faire en sorte que cette situation se prolonge. Nous, les Européens, avons avec raison un attachement sentimental à l’histoire des villes, à leurs traditions, à leur genre : ville de la mode, du commerce, etc. L’urbanité européenne est mieux préservée que celle de la Chine moderne, ce qui nous permet de continuer à penser la ville et à agir sur elle de façon rationnelle.


