Photo du Cardinal Backis, archevêque de Vilnius, rencontré à Vilnius en Lituanie Signe plus blanc nom du site et retour à la carte
« Le communisme a détruit l´espérance et les valeurs. Tout le monde faisait semblant d´être d´accord avec le régime. Cela a crée une certaine duplicité, les consciences ont été faussées. C´est pour moi le problème le plus grave »
Noms de villes d'Europe qui forment une carte, cette image permet de retourner à la page d'accueil Signe plus blanc Cette photographie représente une publicité pour les voyages en car eurolines au sein de de l'espace européen.

Audrys Juozas Backis est né en 1937 â Kaunas, en Lituanie, il a grandi en Autriche et a suivi des études de théologie et de droit canon à Rome. Ordonné prêtre en 1961, il entre au service diplomatique du Saint-Siège en 1964 et travaille dans les nonciatures des Philippines, du Costa Rica, du Nigéria et de Turquie.

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Pour l’homme d’Église que vous êtes, né en Lituanie, élevé en Autriche et formé à Rome, le sentiment européen va-t-il de soi ?

Je suis Européen par l´intermédiaire de mon identité nationale, celle d´un pays qui a voulu rester lié à l´Europe, l´Europe occidentale, l´Europe des valeurs chrétiennes – bien qu’il ait été soumis à l’Empire soviétique et à son système communiste. Mais à vrai dire je me sens plutôt citoyen du monde. Cela tient à mon expérience au Vatican, où je me suis surtout occupé de questions internationales, et aux dix années que j´ai passées en pays de mission : Philippines, Amérique Latine, Afrique, Turquie...

En revenant en Europe après ces missions sur d´autres continents, avez-vous été frappé par des différences dans les pratiques des fidèles ?

Certainement. Quand j´étais en Afrique, Musulmans et Chrétiens n’avaient pas peur de prier ensemble ! Il existe en Afrique un respect évident des traditions et du sacré qui ont largement disparu en Europe.

Existe-t-il alors un « catholicisme européen », ou est-ce une contradiction dans les termes ?

Il existe sans doute un « catholicisme africain », malgré des variations d’un pays à l´autre. Mais en Europe, je parlerais plutôt de « catholicismes nationaux » : chaque pays a sa culture, sa manière d’interpréter les textes. Depuis le concile de Vatican II, qui a autorisé l´emploi des langues vernaculaires dans la liturgie, chaque Église européenne a pris des couleurs, des habitudes, des mœurs pastorales particulières... Ce fait se traduit dans l’article I-52 – pour moi l’un des points essentiels de la Constitution européenne –, qui traite des rapports avec les communautés religieuses. Le texte précise que ces rapports doivent être réglés selon les traditions existant dans chaque pays : là encore, c’est l’aspect national qui prime.

Pourriez-vous nous décrire l’Église lituanienne ?

C’est avant tout une Église à reconstruire. Ici, l´Église a été détruite bien plus qu´en Pologne : nous, nous n’étions qu’un tout petit pays dans l´URSS... Pendant 50 ans, pratiquer la religion était un délit. En 1989, l´évêque de Kaunas était encore en prison pour avoir enseigné le catéchisme. Ceux qui assistaient à la messe étaient fichés, surveillés, parfois persécutés ; à l´école, on donnait aux élèves des cours d´athéisme !

Comment la religion a-t-elle pu malgré tout être transmise ?

La transmission s’est faite dans l´intimité de quelques familles courageuses. Les prêtres, eux, devaient rester dans la sacristie sans avoir de contact avec les fidèles. Ainsi, malgré le manque fréquent de connaissance théologique, la population a conservé des traditions religieuses très ancrées, une dévotion exemplaire à la Vierge Marie, un sens du sacré sans doute beaucoup plus fort qu’en Europe occidentale...

Qu´entendez-vous par « sens du sacré » ?Ici, par exemple, on n´ira pas communier sans s´être confessé. Les couples qui vivent en état irrégulier, sans mariage, viennent malgré tout à la messe, mais sans communier. En France, en Allemagne, c´est beaucoup plus souple... Et pendant la consécration, tout le monde se met à genoux ! J´ai même dû faire acheter des bancs pour la cathédrale afin que les fidèles puissent s´agenouiller ; avant ils le faisaient par terre, dans la neige, dans les flaques d’eau...

Quel rôle l’Église lituanienne a-t-elle joué dans le rapprochement avec l’Union Européenne ?

Dans les premiers temps, nous nous sommes contentés d´un échange d´informations avec les institutions européennes. C´est au moment du référendum sur l´entrée dans l’Europe que les évêques se sont vraiment prononcés. Pour nous, l´entrée dans l’Union Européenne garantissait la protection de la Lituanie (pour cela il y avait déjà l’OTAN), mais aussi des valeurs qui avaient été piétinées pendant longtemps.

Pensez-vous avoir influencé l´opinion des Lituaniens ?

Je crois que notre intervention a été décisive. Au moment de l’adhésion, beaucoup de Lituaniens étaient méfiants et disaient en plaisantant : « on était déjà dans l’Union Soviétique, maintenant nous voilà dans l’Union Européenne ». Ils avaient l’impression que la Lituanie deviendrait un petit rouage d’une grande machine et n’aurait pas son mot à dire. Nous avons donc fait une lettre très forte, pour dire que nous n´avions pas le choix, que nous voulions retourner à cette famille européenne dont nous avions été arrachés de force.

Selon vous, qu´est-ce qui lie les membres de cette « famille » européenne entre eux ?

Cette famille est unie par des valeurs chrétiennes, par la justice, par la liberté, par la libre circulation, en somme tout ce qui manquait sous le régime communiste.

La Lituanie a-t-elle trouvé sa place au sein de cette famille ? Que peut-elle lui apporter ?

Les Lituaniens apportent à l’Europe un sentiment national assez fort et positif. Ils tiennent beaucoup à leur culture populaire, à leurs chants, à leurs danses – et sont liés par ces choses simples, qui unissent, qui touchent les sentiments des gens. Regardez les chorales lituaniennes : nos ensembles folkloriques passent leur temps à gagner des concours dans toute l´Europe, car ils n’ont pas de concurrence ! Nulle part ailleurs en Europe vous ne trouverez un festival national de chant comme le nôtre, avec 5000 participants. Il existe aussi en Lituanie un grand attachement, assez unique en Europe, à la famille. Les liens entre générations sont restés très forts.

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