Andrei Plesu est né à Bucarest, en 1948. Philosophe, ancien ministre de la Culture et des Affaires étrangères de la Roumanie, il dirige aujourd’hui le New Europe College, un institut pluridisciplinaire d’études supérieures fondé en 1994 et installé rue Plantelor à Bucarest, dans une élégante demeure néo-classique qu’il partage avec l’ambassade de Suisse. C’est là que nous nous sommes rencontrés, à la veille des grandes vacances.
Faut-il parler d’ « identité européenne » ?
Je crois au contraire que le moment est venu de faire une pause, de ne plus en parler d’une manière inflationnaire comme c’est le cas actuellement. On a déjà beaucoup parlé d’Europe, beaucoup écrit ; on a élargi le nucleus initial ; maintenant, il y aura de toute façon une pause avant le prochain élargissement, s’il a lieu. Dans ces circonstances, un petit exercice de silence pourrait aider. En plus, on a parlé d’une manière pas très imaginative. Certains mots reviennent trop souvent !
Pensez-vous alors, comme l’écrivain hongrois Peter Esterhazy, qu’il faille interdire, sous peine d’amende, des expressions comme « retour à l’Europe », « maison commune », « valeurs européennes »… ?
Vous savez, j’ai même entendu mieux : « Une âme pour l’Europe » ! C’était le thème d’une conférence organisée récemment, à Berlin… Mais à vrai dire ce sont non seulement quelques mots, mais aussi quelques thèmes, qui sont récurrents…
Avez-vous des exemples ?
Avant tout, comprenons-nous bien : ces thèmes sont en eux-mêmes honorables. Ce qui me choque, c’est surtout la manière dont ils sont traités.
Premièrement, il y a, bien sûr, les fameuses valeurs. Ah ! Les valeurs ! La culture ! Le patrimoine ! Ils viennent toujours orner la fin des discours, mais on sent bien que ce n’est pas l’essentiel – plutôt une décoration annexe, pour ainsi dire, le rococo du discours politique…
Récemment, une phrase d’Angela Merkel à ce sujet m’a beaucoup troublé : « l’Europe n’est pas un club chrétien, l’Europe est un club des valeurs ». Comme s’il existait une contradiction originelle entre la Chrétienté et les valeurs ! Si elle avait dit : « l’Europe n’est pas un club chrétien, l’Europe est un club œcuménique » : ou « l’Europe n’est pas un club des fous, mais un club des valeurs » – alors, c’aurait été logique. Mais, telle qu’elle a été dite, sa phrase trahit un grave manque de compréhension de ce que sont les valeurs, la Chrétienté et l’Europe.
Y en a-t-il d’autres ?
Oui ! Second thème obligatoire : le fameux « Qu’est-ce que l’Est peut apporter à l’Ouest ? »... Vous êtes maintenant entrés dans le « club » et nous, les Occidentaux, nous nous demandons – d’une manière bien sûr très amicale, mais insistante – ce que vous pouvez apporter à cette organisation… et alors tout le monde se met à dire : « ce sont les valeurs ! Les traditions locales ! La culture ! »...
Je suis fatigué de cette rhétorique. Et si vous voulez mon avis, sur les valeurs et sur la contribution de l’Est, le voici : de toute façon, on va vous apporter nos vices !
Nous allons vous apporter une certaine lassitude historique. Car, oui, nous sommes fatigués. Mais cette fatigue peut aussi devenir une vertu, parce que l’Europe a oublié d’avoir l’air fatigué : elle est trop active, trop dynamique, elle parle toujours de l’avenir, elle fait trop de projets. Pourtant, l’Europe, c’est aussi un passé – et l’Est va peut-être pouvoir lui apporter un peu de recul, un peu de calme, un peu du silence analytique qui lui est aussi nécessaire que le dynamisme du citoyen de l’Ouest.


