Anatoli Mickhailov, académicien et philosophe, est également le doyen de l'Université européenne des Sciences Humaines de Vilnius.
En tant que philosophe, que pensez-vous du débat sur l’identité européenne ?
On parle toujours, de plus en plus, de communication. Et pourtant, celle-ci n’a pas lieu. Wir sprechen aneinander vorbei, dirait-on en allemand. Pourquoi ? Parce que pour les communicateurs professionnels, la langue n’existe que comme moyen, et pas comme fin. Cette conception est stérile et dangereuse : la langue est bien plus qu’un instrument, elle est la matière même de la pensée, pensez à Rilke… vue comme un simple instrument, elle perd sa vitalité : dans un tel discours, les valeurs et la culture européennes se retrouvent comme déracinées. C’est un simulacre de pensée, de l’agitation, non pas de l’action – ce que Schopenhauer appelait « la philosophie des professeurs de philosophie » .Faire de la vraie philosophie, c’est chercher sans cesse la langue qui permet la meilleure articulation du discours et de la réalité ou qui, simplement, la permet.
Or, nous vivons à une époque ou tant de concepts sont utilisés à la légère, sans rigueur – comme dans ces innombrables conférences ou rencontres autour de l’identité européenne. Bien des organisateurs d’événements de ce genre (qu’il s’agisse de projets de développement, de « trainings » ou d’une autre de leurs inventions) se considèrent comme des médecins, qui doivent traiter une maladie par l’information et la « pédagogie ». A cause de cette illusion du progrès, ils ne voient pas la gravité des problèmes.
Or, tout cela, c’est ce qu’on nomme en allemand le Gerede : le discours gratuit, le bavardage philosophique… Et les conséquences sont graves, car l’utilisation extensive de concepts comme l’identité, la démocratie, etc. les a vidés de leur sens. Devenus de simples enveloppes, débarrassés de leur côté problématique, en tension, ces mots sont d’autant plus faciles à utiliser pour les bureaucrates et les médias. On se parle facilement avec ces mots-là, et l’on tombe toujours d’accord – alors qu’en réalité, le malentendu demeure. Le projet d’Université Libre des Sciences Humaines à Minsk L’UESH de Minsk était un projet enthousiasmant car désespéré. La Biélorussie était intellectuellement détruite, un véritable désert. Nous ce que nous voulions, c’était créer un niche pour une philosophie de ce genre. Mais notre stratégie a échoué, et l’Université a été fermée. Même en Europe, on va dans la mauvaise direction, on perd le courage et la capacité intellectuelle de réfléchir au sens véritable des mots. Notre capacité à dominer le monde ; à le représenter, est mise en question.
Autres entretiens
à Minsk :
Philosophe et fondatrice du réseau belintellectuals.com
Youri KHACHTCHEWATSKI
Réalisateur de documentaires
Yuras BARYSEVITCH
Poète, traducteur, critique d´art


