Photo de Adolf Muschg, essayiste suisse, rencontré à Zurich Signe plus blanc nom du site et retour à la carte
« Europe et Suisse ont ceci de commun qu’elles ne se laissent pas définir par une formule sans que le contraire soit aussi vrai. C’est le secret de la Suisse et de l’Europe, qui fait leur charme et leur grandeur. »
Noms de villes d'Europe qui forment une carte, cette image permet de retourner à la page d'accueil Signe plus blanc Cette photographie représente une pâte à tartiner eurokrem, pâtisserie Europolice â Belgrade, Serbie

Adolf Muschg est né à Zürich en 1934. Romancier et essayiste, président honoraire l’Académie des Beaux-Arts de Berlin, il est parfois surnommé « la conscience de la Suisse » pour ses écrits sans complaisance sur l’histoire et l’identité nationales (Quand Auschwitz est en Suisse : cinq discours d’un Suisse à sa nation qui n’en est pas une, éd. Zoé, 1997). Nous nous sommes rencontrés dans sa maison de Männedorf, au bord du lac de Zürich.

Pour en lire davantage, se référer au livre En attendant l’Europe
d'Alexandre Mirlesse, aux éditions La Contre allée.

La Suisse est-elle véritablement une « topologie symbolique », une « Europe miniature » en quelque sorte ?

En tous les cas, Europe et Suisse ont ceci de commun qu’elles ne se laissent pas définir par une formule sans que le contraire soit aussi vrai. Si vous y cherchez une identité [non] exclusive, vous êtes mal servi : ca ne marche pas. C’est pour moi le secret de la Suisse et de l’Europe, qui fait leur charme et leur grandeur. Si vous êtes en Europe, l’Europe est invisible. De même, c’est en quittant la Suisse qu’on l’aperçoit nettement.

C’est d’ailleurs un savant suisse, Hofer, qui forgé le mot de « nostalgie » au XVIIe siècle, pour décrire l’état d’abattement des mercenaires éloignés de leur pays...

Oui, et cet état a été d’abord décrit comme un mal propre à la Suisse… bien que ce ne soit, je crois, qu’un cas spécial de la nostalgie universelle, que l’on trouve déjà dans le mythe d’Ulysse. L’idée de « chez-soi » est l’un des grands topoï de l’Europe. C’est, avec la guerre, le fondement des récits homériques. Mais la variante suisse, le Heimweh, est quelque chose que l’on peut ressentir aussi chez soi, quand on ne se sent pas très à l’aise dans son propre pays. Cela me rappelle une inscription faite par un artiste romand pour le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville, qui disait : « LA SUISSE N’EXISTE PAS ». Beaucoup de mes concitoyens ont été révoltés – sans doute parce que c’est tellement vrai ! La nostalgie, pour nous, c’est le désir d’avoir une vraie patrie.

Peut-on concevoir un patriotisme suisse ? européen ?

Ce qu’il nous faudrait, c’est le Verfassungspatriotismus, le patriotisme constitutionnel – mais émotionnellement, cela ne fonctionne pas. Nous avons pu le vérifier en Europe, avec l’échec du traité constitutionnel, mais aussi en Suisse, avec le projet de nouvelle Constitution auquel j’avais travaillé pendant trois ans, en tant que membre d’une commission chargée de rénover les institutions. J’avais beaucoup réfléchi au préambule, en y introduisant en particulier une phrase qui m’est chère : « Seul reste libre celui qui fait usage de sa liberté». Bien sûr, cette mention n’apportait rien à l’état matériel des Suisses. Mais elle donnait plus d’autorité à un principe déjà présent dans nos lois. Finalement, malgré le consensus qui régnait au sein de la commission, le peuple et les partis n’ont pas adopté le texte. Personne n’éprouve beaucoup de chaleur pour une Constitution : il faut trouver autre chose.

Qu’est-ce qui peut relier les Européens – et les Suisses – entre eux, si une Constitution n’en est pas capable ?

J’ai un mot très simple pour vous répondre : l’habitude. Si les Européens s’habituent les uns aux autres, viendra l’instant où, par le partage des richesses, par des acquis communs, ils formeront une communauté véritable. Pour compléter cela, L’Union européenne doit être un système qui est prêt à accepter et à faire travailler des personnes, au sens de Rougemont, des hommes tels qu’ils sont ; elle doit attirer des individus intéressants pour devenir intéressante. Enfin il faut de la patience. Comme l’écrit Kafka, « la raison pour laquelle l’Homme a perdu le Paradis, c’est l’impatience ». Rappelez-vous aussi Faust, qui maudit la patience : il veut la satisfaction immédiate, il ne veut plus étudier, il ne tolère plus de reporter la jouissance dans le temps. C’est l’essence du pacte avec le démon, et le danger de notre époque.

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